Publié dans Textes ancien blogue

La conquête du feu

J’ai toujours aimé l’école. La rentrée scolaire signifiait que l’achat de nouveaux vêtements et de fournitures scolaires l’emporteraient sur la pauvreté dans laquelle nous évoluions. J’adorais voir arriver dans mes mains ces nouvelles couleurs, ces papiers, ces cahiers et ces crayons que je manipulerais avec soin durant toute l’année. J’étais d’ailleurs une élève studieuse, parmi les meilleures de ma classe.

Je me souviens lorsque mes parents se sont divorcés, j’ai du déménager en janvier et me retrouver dans une nouvelle classe, avec de nouveaux amis à séduire et une nouvelle méthode d’enseignement (rien de moins !) à acquérir. Les fractions si utiles dans notre vie d’adulte n’étaient pas encore connues de ma personne alors que j’étais au beau milieu de ma cinquième année ! Quelle offense à l’intelligence de la petite fille que j’étais. Et à l’orgueil également ! Parce qu’il me fallait rattraper pas moins d’un an et demi d’études sur mes camarades… Et les examens approchaient à grands pas ! J’ai étudié à en perdre toute couleur de mon visage en même temps que le sommeil et la joie de vivre. Mon visage faisait figure d’anxiété. J’étudiais, j’étudiais et j’étudiais. J’essayais de comprendre à quoi servait ce minuscule petit trait qui sépare deux chiffres dormant l’un au dessus de l’autre.

Et puis j’ai réussi. J’ai réussi à multiplier, additionner, diviser et soustraire ces chiffres. Je ne comprenais toujours pas à quoi cela pouvait vraiment m’être utile mais mon objectif d’avoir les bonnes réponses était atteint. J’ai eu des notes de plus de 80%, quelle joie. Mes professeurs étaient tout feu tout flamme de la réussite de la nouvelle qui était si bonne et si charmante (bon, peut-être que j’en invente un tout petit bout mais avec un visage si blême, à qui cela peut-il faire du mal si j’ose un peu colorer mon souvenir ? ). J’avais réussi haut la main ! J’avais failli y laisser ma peau et ma santé mentale de fillette de 8 ans, mais j’avais Réussi avec un grand R .

Les impacts de cette réussite me suivront par la suite toute ma vie. Peu importe si je me trouve dans une situation que je déteste, je dois réussir dussé-je y laisser tout plaisir de vivre. Alors je réussis tout ou presque depuis ce temps. Je déteste la majorité de ce que je réussis, mais je peux être fière de moi, puisque je réussis. Je ne sais pas toujours pourquoi je réussis, mais bon dieu que je réussis ! Personne ne m’aime mais à quoi bon si je ne réussis pas ?

À coup de réussites, je suis devenue, travailleuse sociale et plus précisément une organisatrice communautaire. Un métier que j’ai toujours apprécié (disons plutôt souvent apprécié, mais ça c’est une autre histoire …) mais que j’apprécierais encore plus si la majorité de mon entourage comprenait en quoi il consiste.

– Qu’est-ce que tu fais déjà?

Organisatrice communautaire

– Et concrètement tu fais quoi au juste?

Je travaille à mettre en place des conditions afin que les communautés se prennent en main pour améliorer leur vie.

– Oui mais, tu fais quoi dans une journée de travail ?

Rien, je ne fais rien. Parfois, je reste planter devant mon ordinateur à aligner une série de mots qui n’intéressent pas vraiment grand monde. D’autres jours, j’anime des comités de travail avec des personnes qui sont trop emmêlées dans leur misère pour simplement s’intéresser à ce qu’on fait. Et un jour inattendu, une lumière s’allume parce qu’une personne a exprimé une opinion alors qu’à coups d’années de misère et de pauvreté elle était restée jusqu’à maintenant sans voix. Et cette étincelle qui s’allume, parfois, consiste véritablement dans la majeure partie de mon travail.

En 18 ans de métier, j’ai allumé combien ? une dizaine d’étincelles ? Et dans cette dizaine, peut-être 3 se sont transformées en véritable feu ! Un feu bouillant à l’intérieur de 3 personnes qui ont pu réapprendre à vivre avec plaisir et souffrance. Ce feu que j’ose avouer, avoir réussi à allumer, me rempli souvent d’une immense joie. Peut-être même est-ce ce qui donne le plus de sens à une vie qui devant l’incommensurable, est traversée dans un éclair duquel, je le rappelle, je sais désormais qu’il est possible de faire jaillir des étincelles.

Mais bien évidemment, ceci je l’avoue le plus humblement possible. Car il est bien prétentieux pour une travailleuse sociale… une travailleuse sociale ? – mais non, vous ne l’êtes pas ! Vous ne placez pas des enfants dans des familles d’accueil !!! Euh, ce serait trop long à vous expliquer, donc appelez-moi organisatrice communautaire… Je disais ? ah oui, il est bien prétentieux pour une organisatrice communautaire… – qu’est-ce que c’est déjà ? … Il est bien prétentieux, dis-je, pour un agent de changement social de s’approprier ne serait-ce que la moindre parcelle de réussite. Celle-ci appartient à la personne et à la personne seule. Si celle-ci avait résisté à l’attrait du changement, c’eut été le vide total. Pas de réussite. Euh… mais j’aurais tout de même mis en place les conditions qui auraient pu lui permettre de changer sa vie !!! n’est-ce pas ? me dis-je timidement.

Dois-je ne considérer la réussite que par le biais du résultat ? Parce que la question ici est d’une importance capitale pour un agent de changement social (quel horreur ce titre, on dirait une marque de reluisant à chaussures, peu importe la marque, vos chaussures vont reluire ! ). Je dis souvent avec grande conviction mais sans grande persuasion pour un jeune n’ayant jamais été dans la pratique, que le processus est aussi important que le résultat. Bien sûr, ce que je veux avant tout c’est changé le monde et aider les personnes à s’en sortir. Mais que puis-je réellement faire contre toute une vie de misère et de désespoir? Puis-je vraiment espérer que la majorité des personnes apprennent à vivre autrement que de la manière qu’elles ont toujours connue ? Que puis-je sinon essayer d’apporter ce petit quelque chose qui fait qu’un beau jour, une personne arrive à exprimer un désir qu’elle a si longtemps enfoui au pays des sacrifices et des non-dits ?

Bref, pendant ces 18 ans, je suis certaine d’avoir réussi. Pas tout. Pas autant que je l’espérais. Mais j’ai tout de même le sentiment d’avoir réussi à faire naître des sourires d’espoir sur des visages qui jaillissent dans ma mémoire comme des étincelles…J’ai toujours aimé l’école. La rentrée scolaire signifiait que l’achat de nouveaux vêtements et de fournitures scolaires l’emporteraient sur la pauvreté dans laquelle nous évoluions. J’adorais voir arriver dans mes mains ces nouvelles couleurs, ces papiers, ces cahiers et ces crayons que je manipulerais avec soin durant toute l’année. J’étais d’ailleurs une élève studieuse, parmi les meilleures de ma classe.

Je me souviens lorsque mes parents se sont divorcés, j’ai du déménager en janvier et me retrouver dans une nouvelle classe, avec de nouveaux amis à séduire et une nouvelle méthode d’enseignement (rien de moins !) à acquérir. Les fractions si utiles dans notre vie d’adulte n’étaient pas encore connues de ma personne alors que j’étais au beau milieu de ma cinquième année ! Quelle offense à l’intelligence de la petite fille que j’étais. Et à l’orgueil également ! Parce qu’il me fallait rattraper pas moins d’un an et demi d’études sur mes camarades… Et les examens approchaient à grands pas ! J’ai étudié à en perdre toute couleur de mon visage en même temps que le sommeil et la joie de vivre. Mon visage faisait figure d’anxiété. J’étudiais, j’étudiais et j’étudiais. J’essayais de comprendre à quoi servait ce minuscule petit trait qui sépare deux chiffres dormant l’un au dessus de l’autre.

Et puis j’ai réussi. J’ai réussi à multiplier, additionner, diviser et soustraire ces chiffres. Je ne comprenais toujours pas à quoi cela pouvait vraiment m’être utile mais mon objectif d’avoir les bonnes réponses était atteint. J’ai eu des notes de plus de 80%, quelle joie. Mes professeurs étaient tout feu tout flamme de la réussite de la nouvelle qui était si bonne et si charmante (bon, peut-être que j’en invente un tout petit bout mais avec un visage si blême, à qui cela peut-il faire du mal si j’ose un peu colorer mon souvenir ? ). J’avais réussi haut la main ! J’avais failli y laisser ma peau et ma santé mentale de fillette de 8 ans, mais j’avais Réussi avec un grand R .

Les impacts de cette réussite me suivront par la suite toute ma vie. Peu importe si je me trouve dans une situation que je déteste, je dois réussir dussé-je y laisser tout plaisir de vivre. Alors je réussis tout ou presque depuis ce temps. Je déteste la majorité de ce que je réussis, mais je peux être fière de moi, puisque je réussis. Je ne sais pas toujours pourquoi je réussis, mais bon dieu que je réussis ! Personne ne m’aime mais à quoi bon si je ne réussis pas ?

À coup de réussites, je suis devenue, travailleuse sociale et plus précisément une organisatrice communautaire. Un métier que j’ai toujours apprécié (disons plutôt souvent apprécié, mais ça c’est une autre histoire …) mais que j’apprécierais encore plus si la majorité de mon entourage comprenait en quoi il consiste.

– Qu’est-ce que tu fais déjà?

Organisatrice communautaire

– Et concrètement tu fais quoi au juste?

Je travaille à mettre en place des conditions afin que les communautés se prennent en main pour améliorer leur vie.

– Oui mais, tu fais quoi dans une journée de travail ?

Rien, je ne fais rien. Parfois, je reste planter devant mon ordinateur à aligner une série de mots qui n’intéressent pas vraiment grand monde. D’autres jours, j’anime des comités de travail avec des personnes qui sont trop emmêlées dans leur misère pour simplement s’intéresser à ce qu’on fait. Et un jour inattendu, une lumière s’allume parce qu’une personne a exprimé une opinion alors qu’à coups d’années de misère et de pauvreté elle était restée jusqu’à maintenant sans voix. Et cette étincelle qui s’allume, parfois, consiste véritablement dans la majeure partie de mon travail.

En 18 ans de métier, j’ai allumé combien ? une dizaine d’étincelles ? Et dans cette dizaine, peut-être 3 se sont transformées en véritable feu ! Un feu bouillant à l’intérieur de 3 personnes qui ont pu réapprendre à vivre avec plaisir et souffrance. Ce feu que j’ose avouer, avoir réussi à allumer, me rempli souvent d’une immense joie. Peut-être même est-ce ce qui donne le plus de sens à une vie qui devant l’incommensurable, est traversée dans un éclair duquel, je le rappelle, je sais désormais qu’il est possible de faire jaillir des étincelles.

Mais bien évidemment, ceci je l’avoue le plus humblement possible. Car il est bien prétentieux pour une travailleuse sociale… une travailleuse sociale ? – mais non, vous ne l’êtes pas ! Vous ne placez pas des enfants dans des familles d’accueil !!! Euh, ce serait trop long à vous expliquer, donc appelez-moi organisatrice communautaire… Je disais ? ah oui, il est bien prétentieux pour une organisatrice communautaire… – qu’est-ce que c’est déjà ? … Il est bien prétentieux, dis-je, pour un agent de changement social de s’approprier ne serait-ce que la moindre parcelle de réussite. Celle-ci appartient à la personne et à la personne seule. Si celle-ci avait résisté à l’attrait du changement, c’eut été le vide total. Pas de réussite. Euh… mais j’aurais tout de même mis en place les conditions qui auraient pu lui permettre de changer sa vie !!! n’est-ce pas ? me dis-je timidement.

Dois-je ne considérer la réussite que par le biais du résultat ? Parce que la question ici est d’une importance capitale pour un agent de changement social (quel horreur ce titre, on dirait une marque de reluisant à chaussures, peu importe la marque, vos chaussures vont reluire ! ). Je dis souvent avec grande conviction mais sans grande persuasion pour un jeune n’ayant jamais été dans la pratique, que le processus est aussi important que le résultat. Bien sûr, ce que je veux avant tout c’est changé le monde et aider les personnes à s’en sortir. Mais que puis-je réellement faire contre toute une vie de misère et de désespoir? Puis-je vraiment espérer que la majorité des personnes apprennent à vivre autrement que de la manière qu’elles ont toujours connue ? Que puis-je sinon essayer d’apporter ce petit quelque chose qui fait qu’un beau jour, une personne arrive à exprimer un désir qu’elle a si longtemps enfoui au pays des sacrifices et des non-dits ?

Bref, pendant ces 18 ans, je suis certaine d’avoir réussi. Pas tout. Pas autant que je l’espérais. Mais j’ai tout de même le sentiment d’avoir réussi à faire naître des sourires d’espoir sur des visages qui jaillissent dans ma mémoire comme des étincelles…